
C'était en 1995 !! Etudiant en 2eme année d'histoire, j'avais eu la chance de rencontrer dans la fac ultra gauchisée de Nancy II quelques condisciples de droite. Nous formions un petit groupe (et même un groupuscule) mais on était culottés, sans peur et surtout sans complexes.
Bien sûr le duel Chirac/Balladur nous avait quelque peu éloigné. Pendant que deux camarades et moi nous amusions à insérer des tracts "Croire en la France" de notre doudou préféré (c'était le surnom que nous donnions à Balladur) dans les dico et encyclopédies à la page "Président" , nos trois amis chiraquiens recouvraient systématiquement nos affiches .
Affiches qui, de toutes façons, qu'elles soient Balladur ou Chirac ne duraient même pas le temps d'un intercours !! Il ne faut pas oublier que les rouleaux compresseurs Hue, Laguiller ou Jospin ne nous laissaient guère d'espaces politiques. De plus , et en flagrante contradiction avec l'esprit de neutralité d'un espace public, le candidat PC et le barbu du PC bénéficiaient , via les locaux de l'UNEF ID et l'UNEF SE, d'un relais bien visible.
A chaque rencontre, on se racontait nos meetings . Chacun se gargarisait d'avoir pu serrer la main de son champion. Je l'avais fait à Paris où je m'étais rendu compte que Sarkozy (que l'on pressentait pour être premier ministre) était à peine plus grand que moi !! Nos potes, eux, nous agaçaient avec leurs distributions de pommes et , il faut l'avouer, nous jalousions la popularité de Chirac dans les guignols de l'Info.
Chaque sondage donnait lieu à une foire d'empoigne. Et bien sûr, le débat était vif. On s'engueulait, on se traitait de démago, on se cherchait des poux dans nos têtes mais au final, on savait bien, sans oser le dire, que le véritable adversaire c'était Jospin. Et que de toutes façons, il faudrait passer par les fourches caudines de la réconciliation.
Mais pour aller au second tour,on devait gagner le premier. Et tous les coups étaient permis. Surtout du côté des chiraquiens (ne croyez pas que je sois impartial mais ma mémoire me fait défaut parfois, et jamais au grand jamais, je n'ai entendu d'attaques contre Chirac durant cette campagne. Peut être une petite pique !! Par contre , de l'autre côté qu'est ce qu'ils nous foutaient dans la gueule !!)
Nos héros étaient Sarkozy, Veil, Barre et Bayrou. Hé oui, à l'époque, ils étaient dans le même bateau et allaient dans le même sens. C'est révolu certes puisque l'un d'entre eux à mis la barre à gauche toute mais en 95, on se disait qu'on avait une belle dream team. De l'autre bord, il y avait Séguin, Juppé, Madelin.... Tous les barons du RPR . Et la faveur du Figaro !!
A la fac, on étudiait quand même sérieusement, mais on ramenait tout à ce duel : La 3eme croisade , cela ne pouvait être que Chirac dans la peau de Philippe Auguste se carapatant vite fait bien fait de la terre sainte tandis que le preux doudou-Richard coeur de lion obligeait Saladin à la trêve. Comparaison n'est pas raison mais cela nous permettait de nous évader un peu.
On disait n'importe quoi mais on se prenait au sérieux. Et surtout, on lisait les programmes. Par comme en 2005 où l'on a l'impression d'une élection star'ac , où des "djeunes" disent carrément voter uniquement sur la tête du candidat.
Evidemment, on a déchanté le soir du 1er tour. Malgré tout le boulot, les nuits à coller les affiches, les journées à tracter partout, on était 3eme . Et je me rappelle ,incrédule avoir vu Balladur appeler à voter Chirac dès 20h20 !! Je me sentis trahi. Quoi tout ça pour ça !!
Le lendemain, on s'est retrouvé à la fac . On s'est regardé en chien de faïence pendant 10 ou 15 secondes. Puis l'un d'entre eux a sorti un carton de ... pommes.
On a éclaté rire. Nous aussi nous allions pouvoir en distribuer des pommes. 12 jours de folie où enfin on se retrouvait. Et au final la victoire. On a tracté pour Chirac, on a collé pour Chirac. On l'a fait joyeusement même si on avait espéré autre chose.
En 95, le 3eme homme avait du courage, le courage d'admettre sa défaite. Il ne chercha pas à s'immiscer dans le débat. Et même si Balladur n'a pas été récompensé de son aide, il a gardé l'aura d'un grand.
On était jeune, on avait le sens de l'honneur, on aimait notre pays, on était prêt à tout !! Bien sûr, les 12 ans qui ont suivi ont été très loin de nos espérances mais quand on voit ce que fut la période 97-2002, on se dit que Jopsin au pouvoir , cela aurait été une catastrophe.
Dommage que 12 plus tard, certains centristes préfèrent négocier avec l'ennemi !! L'honneur s'est définitivement perdu du côté des pyrénées.