
En 2006, Xavier m'offrait gentiment la chronique du livre de BHL (le mari de la danseuse nue !!) Americain Vertigo.
Je la republie ici, toujours sans rien en changer :
AMERICAN VERTIGO, Bernard-Henri Lévy, Grasset, 2006
Je viens de terminer "American vertigo" de BHL... Les derniers chapitres ont été un vrai supplice. Je pense connaître le pays - et j'ai rarement lu un livre aussi faux sur les Etats-Unis d'Amérique que celui-ci. Visiblement BHL ne veut pas informer son lecteur puisqu'il ne s'est lui-même pas informé sur les sujets qu'il traite dans son livre.
On commence par une comparaison historique absurde, plus honteuse encore de la part d'un Juif, celle de comparer la Shoah à l'histoire des Indiens d'Amérique. La lecture d'un livre d'histoire aurait permis à BHL de savoir que 95% des Indiens d'Amérique du Nord sont morts d'épidémies, de variole particulièrement. Quel lien avec la Shoah ? Aucun. On lit ensuite un BHL remonté devant le Crazy Horse Monument inachevé, accusant l'Etat américain de ne pas vouloir rendre hommage au chef de guerre sioux, alors que l'instigateur du projet avait posé comme condition de ne le terminer qu'à l'aide de dons de particuliers. On ne s'arrêtera pas sur le Pow-Wow ni sur les commentaires de Wounded Knee (qui n'a pas fait "des milliers" mais 290 victimes). On se bornera à constater que BHL est capable de rouler dix heures jusqu'au Dakota du Sud sans prendre le temps de se renseigner sur les lieux qu'il va visiter.
L'aristocrate de Saint-Germain-des-Prés continue son périple, dévoilant au passage son mépris pour la religion des autres (ah, nous dit BHL, ces Américains qui prient avant une course à Knoxville, quels attardés !) et se permettant même, dans cette ignorance crasse qui caractérise toute son oeuvre, d'accuser le créationnisme "d'imposture" et les gens qui sont ouverts à l'enseignement conjoint du darwinisme et du créationnisme de "fondamentalistes". Le moindre ouvrage sur le sujet aurait appris à notre aristocrate qu'il est scientifiquement démontré qu'une particularité acquise par l'experience d'un milieu ne se transmet pas dans les gènes de la descendance - en d'autres mots le coeur de la théorie de Darwin se révèle être faux. Ainsi, le chauffeur que BHL méprise ne fait pas preuve de naïveté mais fait valoir le droit d'expression de chacun en affirmant qu'il est tout à fait normal d'enseigner une théorie scientifiquement fausse, le darwinisme, aux côtés d'une théorie scientifiquement indémontrable, le créationnisme.
Que cela ne fasse. Dans "American Vertigo", BHL ne veut pas renseigner son lecteur mais conforter ses préjugés. Il déforme grossièrement la pensée des Républicains, mais offre un plein chapitre à une politologue de renom (Sharon Stone...). Lorsqu'il s'agit de rendre le débat Bush-Kerry, le porte-manteau d'Arielle Dombasle se fend de remarques si plates qu'on en sourit de dépit.
Chapitres après chapitres, la descente aux enfers continue. BHL discerne le renouveau démocrate au coeur du Texas, Etat farouchement républicain, puis prévoit avec une superbe tranquilité la fin de la religion aux Etats-Unis, à une période où l'évangélisme surfe sur une vague historique de succès. Faisant halte à Dallas, il lance une tirade particulièrement méprisante sur les courageux citoyens qui se battent pour défendre la vérité sur le meurtre de Kennedy, un sujet, faut-il le préciser, dont BHL n'a pas la moindre notion et il le prouve. Ce détour au Texas se finit en beauté lorsque notre bobo pédant traite des collectionneurs de Fort Worth de néonazis parce qu'ils s'intéressent à des vestiges de l'Allemagne hitlérienne ! On croit rêver.
L'avantage, c'est que le livre est interminable, et que chaque nouvelle remarque absurde chasse la précédente. A Savannah, BHL nous démontre tranquillement sa méconnaissance de l'architecture victorienne en y ajoutant un magnifique contre-sens historique (selon lui, c'était le Nord qui était jaloux du Sud pendant la Guerre de Sécession et non l'inverse !). Le passage sur les néoconservateurs est à l'image du reste de l'ouvrage. BHL fait passer Richard Perle pour un boy-scout et affirme avec un culot incroyable que William Kristol n'a rien d'un intellectuel, catégorie où lui-même s'inclut évidemment bien qu'il n'ai pas le quart du CV de son interlocuteur. Face à un Fukuyama désorienté, le coq parisien nous gratifie d'une analyse de la guerre en Irak faite de bric et de broc et sans aucune cohérence. Curieusement, BHL consacre plusieurs chapitres à reprocher le manque d'idées nouvelles des Démocrates, alors que lui-même n'a pas été capable de proposer quelque chose de neuf en 500 pages! Avant de terminer en beauté cette catastrophe littéraire, BHL résume ses rencontres avec Barack Obama et John Kerry alors qu'il dédie des chapitres entiers à Warren Beatty, Woody Allen et Norman Mailer...
Alors que s'achève cette chronique néo-aristocratique, on ne peut qu'être estomaqué de la vision de l'Amérique qui y est rendue. Ce ne sont pas les Etats-Unis, mais l'Amérique vu par un Français pour des Français. Etrangement, BHL parvient à démonter le seul cliché sur les Américains qu'on lui aurait accordé de bonne grâce (l'obésité) tout en conservant les autres, beaucoup plus contestables !
On ne sent pas, entre les lignes d'"American vertigo", tout ce charme qui fait des Etats-Unis une terre si intéressante. On ne discerne pas les véritables différences entre le Nouveau Monde et l'Europe puisqu'en absolutiste convaincu BHL insulte tous ceux qui ne partagent pas ses valeurs boboïstes. Il n'a guère pris le temps, non plus, de comprendre l'Amérique profonde. Le seul fait qu'il n'est pas visité un site historique, dans un pays aussi jeune et lié à ses Pères fondateurs, est une preuve éclatante de superficialité.
Que conclure d'"American vertigo" ? Rien, ou pas grand chose. Simplement penser aux dommages que ce livre va faire sur les relations transatlantiques. Les Américains verront leurs pires préjugés sur les Français confirmés et cela réveillera la nouvelle francophobie latente qui existe chez les descendants de ceux qui ont fui l'arrogance de l'aristocratie pour bâtir le pays de l'Oncle Sam. Tocqueville aimait les Etats-Unis, et en a rendu une vue honnête. BHL s'aime lui-même, et calque sa propre vision sur un pays qu'il n'a pas su apprendre. Devant un tel gouffre intellectuel, on a effectivement le vertige.